
L' amant solitaire
Tenebreuse forest, retraite solitaire,
que vostre silence m' est doux !
Quand je souffre du mal, ailleurs il le faut taire,
et j' ay la liberté de m' en plaindre chez vous.
Cette jeune beauté qui n' a point de seconde,
et qui rit de me voir souffrir,
m' enjoint de le celer aux yeux de tout le monde,
et ne me defend pas de vous le descouvrir.
Que quelqu' autre s' obstine à celer son martyre,
et traisne sa vie en langueur ;
pour moy je suis content, quand ma bouche peut dire
les peines dont amour persecute mon coeur.
Je ne me plains jamais que toute la nature
ne prenne part à mon soucy ;
et si j' ay de l' ennuy des peines que j' endure,
j' ay du contentement de me voir plaindre aussi.
Desja ces gays oyseaux dans ce morne feüillage
voyant l' excés de ma douleur,
sentent pour mon sujet mille pointes de rage,
et quittent leurs chansons pour plaindre mon malheur.
Echo dans les horreurs de ces voûtes lointaines
augmente ses tristes accens ;
ce n' est pas que l' amour ait augmenté ses peines,
mais c' est qu' elle a pitié des peines que je sens.